Retour vers le "ça crée"

« Notre civilisation s’est développée beaucoup plus fortement dans le domaine matériel que dans le domaine spirituel, et ce développement inégal lui est devenu fatal. » Albert Schweitzer


Si la notion de sacré peut apparaître obscure voire ésotérique, si pour certains, le sacré est d’ordre purement religieux, et que pour d’autres, il est au-delà, il n’en demeure pas moins que le sacré est indissociable de l’humain. Et si l’homme moderne ou post-moderne ne formule pas consciemment le sacré, il le ressent inconsciemment. Pour cette raison, le sacré semble devoir être admis comme une donnée constitutive de la condition humaine, c’est-à-dire comme « une catégorie universelle de toute conscience humaine » face à sa finitude et sa condition de mortel.

Au début du XXe siècle, le sociologue allemand Max Weber avait diagnostiqué le grand malaise de la modernité : avec la perte du sacré, l’homme allait se retrouver devant un monde désenchanté, prosaïque, fermé et étouffant. Un siècle plus tard, le monde moderne et post-moderne, c’est selon, est devenu un monde désacralisé. Il a effectivement perdu toute profondeur et tout sens dès lors que le matérialisme, le productivisme, le technicisme et le consumérisme sont devenus les fondements de la vie en société. L’Homme s’est alors coupé de l’« arrière monde  », de cet au-delà de notre expérience que l’on appelle le sacré. « Dieu est mort », la « finitude » de la planète-terre est consacrée, plus de territoire vierge à explorer. L’homme post-moderne se retrouve soudain sans repères. Un GPS en poche, intégré à son « smartphone », il ne sait plus s’orienter. Tel un psychotique en mal de discernement, il est à la recherche d’une nouvelle sphère de vie. Du moins le croit-il.

La rencontre avec le sacré ne signifie pas la rencontre avec un être transcendant mais une rencontre avec le « tout autre », qui échappe à toute saisie, et dont les hommes ont le sentiment de dépendre. Un lieu, un être, un objet peuvent être sacrés. Un lieu est notamment sacré parce qu’il est habité par des forces invisibles, peu importe la manière dont on conçoit ces forces qui échappent à notre matérialité, à la sphère humaine.


De nombreux philosophes, théologiens ou historiens des religions ont travaillé sur la question du sacré dont Mircea Eliade qui, bien que critiqué pour n’avoir rien dit sur la nature probable de « cet autre chose » qu’est le sacré, a en revanche su analyser la perte du sacré chez l’homme moderne : « L’occidental moderne éprouve un certain malaise devant certaines formes de manifestations du sacré : il lui est difficile d’accepter que, pour certains êtres humains, le sacré puisse se manifester dans des pierres ou dans des arbres. Or, […] il ne s’agit pas d’une vénération de la pierre ou de l’arbre en eux-mêmes. Les arbres sacrés ne sont pas adorés en tant que tels ; ils ne le sont justement que […] parce qu’ils “montrent” quelque chose qui n’est ni pierre, ni arbre, mais le sacré.  » Il peut en être de même pour l’art. Mais encore faut-il que cet art s’affranchisse des normes, officielles et officieuses, du conformisme, des codes et qu’il s’exprime avec une véritable spontanéité. Un retour aux sources. Un art instinctif, naturel, primitif. Un art hors normes, qui prend sa source dans l’art brut – terme inventé par Jean Dubuffet au lendemain de la Seconde guerre mondiale : « Nous entendons par là des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écriture, etc.) de leur propre fond et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. Nous y assistons à l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions. De l’art donc où se manifeste la seule fonction de l’invention, et non, celles, constantes dans l’art culturel, du caméléon et du singe. »


Si l’artiste a pu pendant longtemps, notamment par le rayonnement du religieux, jouer un rôle majeur dans la transmission du sacré, il a été rattrapé par la modernité. Deux évènements majeurs ont contribué à accélérer la perte du sacré dans l’art et relégué l’artiste à un rôle d’agent culturel. D’un côté, la révolution industrielle, en démultipliant la présence d’artefacts humains de plus en plus sophistiqués, a relativisé, voire banalisé la portée de la création artistique. A ce sujet, le physicien suisse Paul Tournier écrivait : « La civilisation technique a transformé l’immense masse de nos contemporains en robots et moutons, dont la vie n’est plus qu’une routine incroyablement monotone et ennuyeuse. La société artisanale faisait constamment appel à la créativité personnelle. » L’artiste démiurge, celui qui avait cette capacité de créer, à l’image de Dieu, de nouveaux objets et de leur donner vie, est alors devenu un créateur parmi d’autres. Et si la modernité a valorisé l’art, essentiellement sur le plan économique, elle l’a vidé de sa signification intrinsèque et de son contenu idéal. De l’autre, la perte de l’emprise du religieux et de son impact dans les sociétés occidentales a fragilisé l’idée d’un art sacré. L’art a subi le contrecoup de l’affaiblissement du pouvoir des religions et a cessé d’enchanter.


Mais l’artiste, dans l’absolu, porte également une responsabilité dans la désacralisation de l’art et de facto, dans la désacralisation du monde. En répondant trop souvent aux sirènes de la marchandisation forcée de la société, en se pliant aux diktats des modes et des désirs du moment de certaines élites hypes et fortunées qui veulent des choses « neutres » qui les rassurent, en se résignant à n’être plus qu’un fabricant d’artefacts en série parmi tant d’autres, l’artiste a démissionné et troqué sa spontanéité et son statut d’être à part pour devenir un acteur culturel au service d’un art vidé de toute substance. Il s’est fait dépossédé ou s’est laissé déposséder de son statut de médiateur entre le réel et le sur-réel.

Que signifie aujourd’hui dans un certain type d’art les notions d‘inspiration, de vision, de médiation quand l’artiste est devenu, parfois malgré lui, l’acteur d’un système mortifère ? Où se situe le rôle de l’artiste dans une société du tout-marchand où l’art est considéré au mieux comme un business lucratif, au pire comme un loisir récréatif ou une culture de divertissement ? Quels messages, quelles clefs, quelles utopies l’artiste transmet-il à travers son œuvre lorsqu’au final, trop souvent, ladite œuvre s’efface devant la recherche du spectaculaire, la provocation et/ou les pseudo-transgressions ? En bref, quel sens ou mieux encore quelle véritable absence de sens (l’art de la disparition du sens ne serait-il pas l’art qui se rapproche le plus du sacré) l’art dit contemporain nous transmet-t-il ?


Pourtant, aujourd’hui encore, l’œuvre d’art peut et doit posséder une vocation particulière. Elle peut et doit sortir de l’ordinaire, elle peut et doit s’extraire de l’ordre des artefacts communs. Elle peut et doit rester extraordinaire au sens strict du terme et dans ce sens, elle peut et doit encore et toujours avoir vocation à accueillir le sacré. L’art singulier (pléonasme si l’on considère tout art comme singulier, mais non pléonasme si l’on considère un art hors des codes et des classifications de l’orthodoxie artistique contemporaine), cet art hors-les-normes, cet art difficile à qualifier (art brut, art spontané, art intuitif, outsider art, folk art, art hors-les-normes, art primitif, art insolite…) qui embarrasse les tenants de l’art officiel actuel, représente sans aucun doute la voie à emprunter pour retrouver le sacré dans ce qu’il a de plus simple et de plus fort : un art miroir de nos émotions et de nos inconscients, un art spontané, ré-introduisant la magie, le mystère, la fragilité, et l’humanité première, un art fécond et généreux, un art inventif, insolite, original, en bref un art vivant. Pierre Souchaud, créateur de la revue Artension, définit parfaitement cet art dans lequel nous nous reconnaissons : « Le développement et la reconnaissance de cet art est l’événement le plus significatif de ces dix ou quinze dernières années de l’histoire de l’art. L’Art singulier se répand joyeusement, spontanément en revivifiant l’ensemble de la création artistique, en lui insufflant éclat, pureté et humanité. Ce phénomène surgit et réhabilite une vérité originelle… Cette famille d’expression part à la reconquête des valeurs de l’art, de son essence première, de sa réinscription sociale. Comme les pèlerins de l’âge roman, elle installe pour cela des lieux de rencontre et de communion. »


C’est ainsi que l’art hors normes apporte un démenti vivant au discours post-moderne qui voudrait que, la société évoluant, la peinture soit appelée à disparaître. L’art chevillé au corps, l’artiste « spontané  » démontre comment le fait de peindre, notamment, représente un geste de vie et affirme la singularité de l’humain. La peinture reprend alors un sens sacré. Et c’est en déjouant et dérangeant les stéréotypes culturels, en sublimant la peur de la différence que l’artiste « spontané » redevient un médiateur entre le réel et le sur-réel. Tel un sorcier, lui seul peut révéler et fixer ce que la société ne veut pas ou n’ose pas être. Et tel un sorcier, il peut représenter et symboliser les profondeurs de l’inconscient pour mieux comprendre et potentiellement transformer le monde qui nous entoure.

Dikann, 2010